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Continuité pédagogique : comment ne pas creuser les inégalités ?


Il y a d’un côté les idéaux des professeurs, de l’autre les faibles moyens du bord des parents et des élèves, et on doit avancer ensemble, dans l’intérêt des enfants. Les enseignants, pour rassurer les parents, s’empressent tous de préciser qu’il ne s’agit pas que ces derniers les remplacent... Chacun tient à sa place. Mais comment chacun peut-il trouver sa place ? Et comment faire pour ne pas perdre les élèves victimes de la fracture sociale et numérique ? Réflexions et pistes d’un groupe de militants du CRAP-Cahiers pédagogiques.

Dans les pratiques d’enseignement ostensives, c’est-à-dire reposant sur l’application d’une règle ou la reproduction d’un modèle, « rien n’assure que les élèves seront capables de mobiliser par eux-mêmes, dans une autre situation, les connaissances qu’ils semblaient maîtriser à l’issue de la situation d’enseignement » [1]. Jean Houssaye montre l’opposition existant entre les valeurs de l’école (travail, mixité, égalité, laïcité) et celles de la société de consommation (séduction, immédiateté, facilité), dont font partie les parents. Comment, dans ce cadre de confinement actuel, confier les valeurs de l’une à l’autre sans craindre qu’elles soient dévoyées ?

On peut commencer par relire cet entretien avec Jean-Paul Delahaye sur les réalités de la fraternité en éducation : https://journals.openedition.org/trema/5710. Le constat est là, la situation est inédite, que faire ?

Déjà garder en tête de ne pas confondre « enseigner » et « apprendre », ne pas confondre « activités, tâches » et « objectifs, buts » ! Ne pas non plus être utopique, en se souvenant des promesses non tenues des MOOC...

Mais ne pas rester non plus sans rien faire !
Premiers tâtonnements et difficultés

Depuis l’annonce de la fermeture des établissements scolaires, beaucoup d’enseignants sont très investis et tentent de faire au mieux dans l’urgence. Beaucoup ont choisi de donner du travail sur les créneaux habituels de l’emploi du temps, de récupérer tous les travaux des élèves, on peut y voir un moyen de se rassurer, de conjurer l’angoisse de la crise que nous traversons en maintenant l’existant. Cependant, ce mode de fonctionnement trouve vite ses limites car les conditions ne sont pas toujours remplies pour que nos élèves fassent le travail demandé (promiscuité de certains enfants dans des appartements petits, manque d’espace pour travailler, de livres, d’ordinateurs, d’imprimante, connexion internet insuffisante, etc.).

Il y a aussi une tendance à oublier que l’élève est un être humain complet et pas seulement un cerveau. Quid des émotions, des inquiétudes ambiantes, de la solitude et de la maladie qui est déjà dans certains foyers ? Lorsqu’une mère au téléphone nous explique « je suis seule avec mes trois filles, je suis malade, mais c’est juste une grippe », ou qu’une autre nous dit qu’elle se lève plusieurs fois par nuit pour essayer d’accéder aux pièces jointes de l’ENT surchargé en journée, nous comprenons vite qu’il faut ralentir. Tout le monde cherche à bien faire, mais c’est trop ! Depuis plusieurs jours, les messages et appels de parents de ce genre se multiplient.

Une réflexion sur le travail personnel à mener

L’autonomie en éducation sous-entend faciliter l’entrainement, la révision, mais pas la réalisation de nouveaux apprentissages qui seraient facteurs d’inégalités entre les élèves. Dans les classes à examen, c’est bien pourtant de nouveaux contenus qui vont devoir être abordés car il faut bien avancer dans le programme, le ministre ayant annoncé pour l’instant que le bac serait maintenu. Dès lors, il faut se demander comment les élèves peuvent faire face à autant d’exercices dans autant de matières.

Chacun s’interroge : qu’est-ce que cette situation change dans ma façon de concevoir les cours ? Qu’est-ce que ça change dans la façon de réguler afin de ne laisser personne sur le bord de la route ? Finalement ce terme de « continuité » nous amène à réfléchir au raccrochage scolaire là où en présentiel, la question de la motivation des élèves nous semble aller de soi comme un préalable à tout enseignement. Nous en venons ainsi à nous interroger sur les gestes et les postures qui pourraient maintenir le lien avec nos élèves, favoriser leur autonomie et leur engagement.

Ayons aussi à l’esprit que cette mise en autonomie forcée des élèves pose un certains nombre de difficultés. Pour Bernard Lahire, l’autonomie repose sur trois éléments essentiels :

 La transparence : tout doit être dit, en particulier les objectifs d’apprentissages ou de révision (évitons la succession de tâches ne visant qu’à occuper les élèves).
 L’objectivation : s’appuyer sur un ensemble de savoirs, informations, règles, écrits ou imprimés (manuels, fichiers, tableau, livres...).
 La publicisation : l’élève doit pouvoir se reporter à des éléments visibles (règles communes, consignes).

On comprend tout de suite que dans le contexte actuel, ces conditions peuvent difficilement être pleinement réunis par des familles qui ne possèdent pas les codes de l’école. L’autonomie dans le cadre scolaire passe souvent par une culture de l’écrit. Depuis quelques jours, les familles reçoivent (voire sont inondées) des consignes écrites, des modes d’emploi, des conseils... Cela nécessite des compétences en lecture qui peuvent être discriminantes.

En effet, le repli sécuritaire à des écrits fait disparaitre toute l’hétérogénéité de nos classes et nos pratiques d’inclusion scolaire pour des élèves qui présentent un handicap face à l’écrit (les handicaps dys, visuels, auditifs, les enfants nouvellement arrivés en France et tous ceux qui n’ont pas développé les usages numériques, les enfants qui ont besoin du regard d’un adulte bienveillant pour oser).

Quelques idées pour accompagner nos élèves à distance :

- Travailler sur des exercices de révision (ce qui est déjà bien au regard d’acquis importants à consolider pour la suite de la scolarité).
- Profiter du numérique pour diversifier les informations relatives à un même savoir (classe « augmentée » : fournir des liens vers des vidéos, par exemple), en tenant compte de ce que l’exposition aux savoirs se fera dans un contexte très différent de celui attendu de la classe (à la maison, par la télévision, peut-être avec l’aide des parents, de la fratrie…).
- Réduire la profusion d’informations à laquelle les élèves sont soumis sur internet, en leur fournissant des feuilles de route par matières pour trier, classer, catégoriser les informations ; indiquer les niveaux de difficulté, les compétences mobilisées…
- Ne pas multiplier les documents à imprimer, car il n’y a pas toujours d’imprimante familiale...
- Proposer de l’autocorrection (avec des exercices suivis de leur réponse).
- Construire ce que l’on propose de manière échelonnée, par exemple avec des paliers ou des couleurs de ceintures, ou une progression temporelle (exercices de plus en plus difficiles).
- Cadrer chaque activité en précisant les temps de réalisation (temps de lecture et temps de réponse à la consigne) pour que les élèves puissent s’organiser.
- Transmettre des consignes simples, limitées, ne pas hésiter à passer par l’audio et la vidéo si nécessaire. Fournir des exemples pour démarrer et rendre explicites des consignes qui peuvent ne pas l’être.
- Pour chaque étape, proposer aux élèves des éléments de cadrage de la notion (synthétiques, avec des exemples et une vidéo de support, par exemple), puis quelques exercices autocorrectifs d’application directe et, enfin, donner une consigne pour l’évaluation de l’entité. Les élèves envoient ensuite leur travail à leur enseignant. L’évaluation consiste à répondre « validé » ou « pas encore validé ».
- En cas de non validation, les élèves reprennent leur entrainement. En cas de validation, ils passent à l’échelon suivant.
- Introduire un support symbolique de motivation extrinsèque (à défaut de pouvoir compter sur la satisfaction de travailler avec d’autres) : des badges qui s’obtiennent, des couleurs qui s’atteignent, des points qui se gagnent…
- Garder le lien avec les élèves en créant un fil de discussion, en téléphonant, penser aux gestes tutoraux pour maintenir l’engagement des élèves grâce à des messages ou des appels réguliers, des rétroactions etc.
- Penser à proposer des outils qui permettent les échanges et l’entraide entre élèves. Par exemple, un espace de tchat entre élèves, pour introduire une part de coopération sur les entrainements.
- Prévoir peu pour tenir dans la durée... car ni nous ni les élèves ne pourrons garder nos engagements... Or il me semble qu’on est aussi des exemples pour nos jeunes... Comment comprendre qu’on baisse de régime au trentième jour ? Il semble que, comme un long marathon, il vaille parfois mieux se tenir à quelques entretiens de routine efficace, qui prenne peu de temps mais qui soit efficace...

En primaire

Nous sommes conscients que beaucoup de ces pistes sont plus faciles à suivre avec des grands élèves, c’est-à-dire au collège ou au lycée, quand ils ont déjà un ordinateur portable, car ils peuvent gérer de façon autonome la réalisation de ces travaux.

Pour les plus petites classes, en élémentaire, il faut demander peu mais bien ciblé, avec des consignes très claires :
- Proposer des exercices en cohérence si possible avec les projets de la classe ou qui ont du sens.
- Faire lire les élèves.
- Proposer de réaliser un bricolage simple ou un dessin et ensuite de le décrire ou d’en décrire les étapes pour les mutualiser entre élèves et recréer des ressources collectives.
- Donner des écritures à contraintes ou des résolutions de problèmes en comparant les solutions proposées par chacun (différentes stratégies).
- Faire écrire une histoire à épisode, inventer un énoncé de problème simple pour les autres.
- Écrire pour se raconter sa journée, son menu ou une blague qu’on aurait bien partagée dans la cour de récré... Ou les « petits bonheurs », ces moments qui nous manquent et qu’on sera content de retrouver une fois cet épisode passé.

De nouvelles pratiques à généraliser après la crise ?

Cet accompagnement des élèves vers l’autonomie va changer certaines conceptions et certains pratiques, c’est évident. Tout cela bouleverse et oblige à sortir de l’idée qu’en dehors de la pratique centrée sur le prof, il n’y a rien... S’il s’agit d’être plus « accompagnant », de revoir nos exigences et nos priorités, cela ne pourra être que bénéfique. Pourtant, Il ne faudrait pas imaginer que les pratiques de secours qui sont en train de se mettre en place pourraient remplacer une situation de classe.

L’apprendre ensemble en classe reste bien entendu fondamental. Il ne s’agirait pas non plus de dérouler le tapis rouge aux vendeurs d’enseignement du tout individuel via des artefacts numériques portés par la « EdTech » (entreprises développant des innovations technologiques dédiées à l’éducation). Il s’agit bien de faire au mieux, de nous adapter, n’y voyons pas une « opportunité » de redéfinir le métier, pas dans ce contexte de distanciation entre élèves et entre élèves et enseignants.

Texte publié sur le site des Cahiers pédagogiques

Guillaume Caron, Sylvain Connac, Laurent Fillion, Carole Gomez-Gauthié, Cyril Lascassies, Cécile Morzadec, Nathalie Noël et Corinne Tressières

Enseignants du primaire à l’université et pédagogues militants

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